15.04.2007

La Question humaine - Nicolas Klotz

Nicolas Klotz (réal.) et Elisabeth Perceval (scén.), La Question humaine.


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Qu’est-ce qu’un film « loupé » ? Ou – comme on l’entend parfois, comme on se le dit à un (et même deux ou trois) moment(s) de La Question humaine : « à moitié loupé ». Voire - comme je l’ai entendu dire de Tropical Malady en son temps - « complètement loupé » ? Cet adjectif de « loupé » est très éclairant : on rate son train, mais on loupe sa cible, l’objet de son ambition, qui motive, récapitule, résume l’ensemble des efforts, parfois anciens et têtus, laborieux ou talentueux, encourageants la plupart du temps, énergiques toujours, vers un but. Tir au pigeon ou Jeux olympiques, c’est égal : ça passe ou ça casse, dans le mille ou « loupé ». Mais quand l’athlète, le tireur ou le scénariste « loupe » son ouvrage, le juge tire sa révérence, saluant par là même l’effort, l’essai qui anoblissent son échec, le rendent à une réalité presqu’advenue – « il était si proche du but élevé qu’il s’était donné ». Pialat jugeait ainsi ses films : des moments tendus avec acharnement vers un but – une cible, esthétique, humaine, artistique – inconnus, élevés, mais que d’après lui il loupait immanquablement. Ce qui, à rebours, ne nous semble pas vrai.

Or qu’en est-il de La Question humaine ? Une heure de film et l’adjectif vient à l’esprit. « C’est loupé ». Entre Desplechins (sens de l’histoire, réalisme sublimé par le cinéma) et Assayas (la transe moderne, rave electro pour cadres sup’ sous extas), la tentative de film cherche ses marques, les trouve (un peu de Claire Denis façon Trouble every day) et les reperd aussitôt. L’ambition est juste, les moyens pour s’élever à elle ne manquent pas de style ni de personnalité, mais bientôt la cible, le but s’effacent – ou s’enfoncent, dans une tension obscure et vaguement absconse où Mathieu Amalric se débat avec beaucoup d’honnêteté. Telles ces scènes étranges où le psychologue perd le fil de son rapport au monde, devant les femmes en particulier (et on ne voit vraiment pas ce que Bataille vient faire là-dedans*). Puis ils (la cible, le but) reviennent – à la faveur d’audaces assez inouïes, soliloque tragique et éprouvant de Lou Castel, écran noir, confrontations mi rusées, mi lumineuses des langues qui parcourent cette histoire verticale ; à la faveur aussi de la présence, jamais artificielle, de Michael Lonsdale (ce qui n’est pas peu dire s’agissant de lui, qu’on se souvienne du papy-confitures de Munich face au même Amalric), et de celle, trop rare, de Kalfon-le-bossu. Sur le fond, le propos n’est ni très novateur, ni très élaboré (la technocratie des usines de mort créées par les Nazis, dont serait issue celle des usines tout court dans nos sociétés modernes) ; c’est donc la forme qui importe, c’est-à-dire le cinéma. L’affaire se complique singulièrement à partir de là : La Question humaine prétend jouer des codes et des sens de trois formes : le cinéma, la musique (le quatuor) et la littérature (un livre dont est tiré le film). L’Histoire et le Langage sont en jeu, rien de moins, et non la Beauté – mais la recherche de la Forme, celle des mots, celle des cordes, celle des images (les corps en particulier investissent ce film de manière très énigmatique) est en définitive plus chaotique, plus bousculée et désordonnée que ce qu’elle cherche à atteindre, et qui se conçoit non sans clarté. Ainsi l’écriture proprement filmique de La Question humaine est réussie, y compris les dialogues. Mais à mettre la barre philosophique trop haut, à trop relire Deleuze et Arendt pour tenter de dissoudre leurs propos dans des situations et des images, ce qui aurait pu être un très bon film devient un objet à la fois troublant, intrigant et un peu brumeux, qui préfère le brouillard où se devinent les formes plutôt qu’un espace net où elles devraient apparaître en toute clarté.

La Question humaine
a peur de la clarté.

* Cahiers du cinéma n°623, entretien avec E. Perceval et N. Klotz : "pour ses [celles du personnage principal, incarné par Mathieu Amalric] relations avec les femmes, je me suis par exemple inspirée de certains livres de Georges Bataille". On aimerait savoir lesquels...

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