03.03.2007

L'Aîné des Ferchaux - Jean-Pierre Melville

En 1943, Georges Simenon publie un roman qui se déroule entre Paris, un manoir de la campagne normande, Dunkerque (son port, son smog) et le canal de Panama. Il s'agit de L'aîné des Ferchaux, l'un des ses meilleurs romans - d'après les connaisseurs. On pourrait s'attendre à un décor baroque et varié comme un voyage aventureux au bout de la nuit coloniale de l'entre-deux guerres ; à l'inverse, Simenon évoque des caractères - un vieil homme intelligent, insensible et complexe, un jeune homme sans le sou et sans scrupules - et des situations, mais peu d'"univers" dans ce récit d'une relation entre deux hommes, deux générations, deux mondes. Le roman offre peu de couleur locale. Cette histoire de deux hommes en fuite - Ferchaux et son secrétaire, poursuivis par la justice française pour le meurtre commis par le vieux Ferchaux en Afrique des années auparavant - évoque certes les richesses fabuleuses, peut-être fabulées, créées par le colonialisme à force d'asservissement de l'homme blanc, courageux et malin (Dieudonné Ferchaux), sur l'homme noir, fourbe et servile. Pourtant il ne s'agit que d'une toile de fond, un argument. La véritable "histoire", c'est celle qui se déroule entre Ferchaux et son secrétaire : Ferchaux-Méphisto devient tout guimauve lorsqu'il est soumis à son secrétaire - qui va, peu à peu, s'approprier l'ambition et l'énergie de son maître.

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Vingt ans plus tard, en 1963, Jean-Pierre Melville adapte L'Aîné des Ferchaux au cinéma, avec Charles Vanel en rôle-titre et Jean-Paul Belmondo dans le rôle du jeune secrétaire un peu crapule*. Le film de Melville n'est que très moyennement réussi : d'une histoire qui hésite entre La Beauté du diable (fabuleux couple formé par Simon et Gérard Philipe) et The Servant de Losey, Jean-Pierre Melville retient surtout... l'Amérique. Cette Amérique jazzy qui occupait déjà trop d'espace dans Deux hommes dans Manhattan en 1959. Et d'un bon roman de Simenon, Melville fait une adaptation médiocre du point du vue du récit, dont le cinéaste et ses acteurs semblent se lasser bien vite. Décousu, rythmé par des dialogues pauvres, joué sans finesse, L'Aîné des Ferchaux n'est pas un "polar". C'est le film d'un artiste sur sa fascination pour les Etats-Unis.

Entre les scènes obligées où les personnages doivent parler, bouger, éventuellement montrer quelques émotions sommaires, c'est l'image qui s'impose : un long plan séquence marque l'entrée à New-York par la route, un autre, quasi documentaire (présence de la voix off), offre un panorama de la singularité du Sud américain : les belles villas des Blancs, les masures des Noirs. Quant à l'univers bleu et interlope d'un night-club local, il évoque celui, plus "branché" mais tout aussi mélancolique, d'Assayas dans Clean (qui est aussi une confrontation, de la part d'un cinéaste européen, avec l'imaginaire américain, mais actualisé).

Au final, Melville échoue à "adapter" L'Aîné des Ferchaux. S'il estime avec raison avoir tout loisir de métamorphoser l'oeuvre dont il s'inspire, il en vient à dénaturer le roman de Simenon - ce dernier refusant précisément de créer un univers, une couleur locale, préférant s'attacher à ses personnages et leur "situation". Melville ne s'intéresse, lui, qu'à l'espace visuel qu'il investit au moyen de ce récit. Simenon raconte, Melville voyage, il évoque. Le voyage (la fuite) vers des horizons interlopes (Panama) était chez Simenon un argument, un décor sans importance ni épaisseur. Melville au contraire concentre le meilleur de son film dans un regard assez mélancolique et contemplatif sur les décors, et néglige un récit dont il ne parvient jamais à montrer la complexité.

Mais, dans le même temps, Melville se prépare dans L'Aîné des Ferchaux. Et pour des récits et des films autrement aboutis.

*Passons d'emblée sur le remake récent, où le vieux Bebel devient Ferchaux, aux côtés d'un Samy Nacéri totalement mauvais, comme d'habitude - un peu plus que d'habitude pourtant (Bernard Stora, 2001).

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