24.04.2007

L'important, c'est la rose

Le samedi 28 avril 2007 aura lieu une lieu "Un livre, une rose", une manifestation organisée par l’association Verbes, qui regroupe quelque 350 librairies indépendantes sur tout l’hexagone [liste des librairies disponible sur le site sauramps.fr]. En référence à une tradition catalane et à Saint-Georges, Patron des libraires, dont la fête est le 23 avril, un petit livre gratuit sera distribué chez les libraires partenaires de l’opération. Intitulé un peu pompeusement « Lettre ouverte aux lecteurs qui aspirent encore à la liberté », il s’agit en fait d’un article signé du responsable des éditons Amsterdam, Jérôme Vidal, qui décrit et commente la « situation » de la librairie et, surtout, de l’édition dites « indépendantes » à l’heure des grands tourments/tournants qui ont lieu aujourd’hui.

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Signalons que la libraire parisienne (montmartroise) Marie-Rose Guarnieri, «activiste» de la librairie indépendante et grande pythie d’une situation du livre face à laquelle le combat doit être permanent, a largement contribué à l’essor de cette salutaire manifestation.

Ce petit livre prétend alerter l’opinion lisante sur les difficultés traversées à l’heure actuelle par ceux qui donnent accès aux livres – certains d’entre eux du moins : les libraires, les éditeurs. On peut s’étonner d’ailleurs de l’absence de ces derniers dans le pacte inscrit en quatrième de couverture : «Nous 3, auteur, libraire et lecteur», alors même que c’est bien d’édition dont il est question essentiellement dans le long article de Jérôme Vidal. Loin du combat donquichottesque et de la diatribe, cet article analyse les forces en présence qui animent le champ éditorial : entre «oligopole en réseau» et indépendance chèrement acquise, l’auteur dresse un état des lieux et propose quelques pistes stratégiques qu’il conviendrait selon lui d’explorer pour le bénéfice de la création littéraire et de la survie de son circuit de diffusion. Dans la liste des préconisations pour la sauvegarde d’une édition indépendante, que Jérôme Vidal emprunte à l’association L’autre livre, nous relevons cette proposition intéressante : la « soumission des ouvrages tombés dans le domaine public à un « droit d’auteur » de 1% destiné à alimenter un fonds d’aide aux éditeurs et aux libraires indépendants ». Entre les tarifs préférentiels de La Poste au profit des libraires et les demandes d’aides publiques, ce « 1% édition indépendante » gagnerait sans doute à être exploré… Jérôme Vidal revient par ailleurs sur le cas de l’édition de sciences humaines, et les exemples des éditions Zone Books et Agone. On notera son retour sur le débat de la « longue traîne » qui continue d’animer la communauté des libraires et des éditeurs : « A l’heure où la plupart des industries tendent à abandonner la commercialisation de masse au profit d’une mercatique personnalisée, les géants de l’édition seraient d’ailleurs bien mal avisés s’ils optaient purement et simplement pour l’uniformisation ». A méditer, même si le processus ne nous semble pas aussi simple…

23.04.2007

Mai du Livre d'art : de la reproduction

Bientôt le mois de mai, qui se consacre depuis quelques années à la promotion d'un genre et medium_logo.3.gifd'une production qui a beaucoup souffert. Le "Mai du livre d'art" est désormais bien installé dans les moeurs des libraires, mais profite-t-il vraiment à ce secteur éditorial - et au delà aux auteurs, aux chercheurs, éventuellement aux laboratoires qui explorent toutes ces choses passionnantes mais pas vraiment rentables ? J'ai le souvenir de l'éblouissement procuré par le superbe ouvrage de Roberto Longhi sur Piero della Francesca, publié chez Hazan. Aujourd'hui il n'est disponible que sur Amazon à ce qu'il semble. La crise qu'a traversé le secteur du livre d'art n'est hélas pas terminé : à l'heure où les chercheurs tentent de faire exister une réflexion indispensable sur les modes de représentation, Internet est devenu un vecteur indispensable de la médiatisation et la diffusion de leurs travaux. Un très intéressant article de André Gunthert, chercheur à l'Ecole des Hautes études en Sciences sociales, fait le point sur les problèmes auxquels sont confrontés aujourd'hui chercheurs et éditeurs face à la reproduction des oeuvres détenues pour la plupart par les grandes institutions muséales - européennes et autres : entre "fair use", usages empruntés à l'édition "print", tolérances tacites des collections (des musées) et conflits autour du droit de reproduction, cet article pointe les zones d'ombres du droit de reproduction des images et les problématiques nouvelles ouvertes par l'accès en ligne aux travaux des chercheurs. Complet, synthétique - bref : instructif voire indispensable. Gageons que ces questions trouveront bientôt un cadre juridique à la fois moins flou et plus avantageux pour tous les acteurs : les musées, qui paient cher l'acquisition et l'entretien de leurs biens, et les chercheurs et éditeurs qui ne peuvent se permettre d'acquitter des droits exorbitants au regard de leurs propres contraites économiques. Mais il est important, essentiel même, que les Bataille (Les Larmes d'Eros, Lascaux) ou Roberto Longhi de demain puissent diffuser leur science, leur pensée et l'acuité rare de leur regard sur l'art et la représentation.

17.04.2007

Lire [les Cahiers] aux cabinets

Les Cahiers du cinéma en ligne... en anglais.medium_logo-cahiers-du-cinema.2.jpg

Alors que son lectorat francophone doit se contenter d'un sommaire en ligne et de quelques critiques, les cinéphiles anglophones ont droit quant à eux à une version anglaise des Cahiers du cinéma plus séduisante. Sur la petite centaine de pages que comprend chaque numéro de la revue, le site e-cahiersducinema.com propose une démo de quelque vingt pages de textes critiques joliment illustrées. Comme la version papier (et pour un prix équivalent : 4 $). Avec intégration très graphique (c'est-à-dire qu'elle respecte la maquette de la revue papier) d'une bande annonce vaguement assourdissante (dans l'article intitulé "A musical breach", de Gilles Grand).

Après l'exemple cité dans un billet du mois dernier ("C'est Mozart qu'on ressuscite", à propos du site de la British Library), les Cahiers font la preuve que le "feuilletage" d'un "objet de lecture" en ligne est une solution maîtrisée et viable. Mais de quoi s'agit-il au fond ? De promouvoir la revue auprès d'un public anglophone ? Quelles sont les retombées de cette élégante version numérique sur les ventes ou les abonnements de la revue papier - ou sur la vente des archives en ligne ?

Lire aux cabinets VS Polocolo
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En attendant, qu'en est-il du "livre" ? C'est-à-dire, dans le rapport symbolique et culturel qui est le nôtre aujourd'hui face à l'objet livre - qu'en est-il de la fiction ? Le dernier "polocolo" (Paolo Coelho) égrène ses chapitres au rythme d'un chapitre en accès libre par mois sur le blog de l'auteur, jusquà la mise en place du livre "entier", et sur papier, dans les librairies (entre le fromage et les pinces à linge en particulier). Effet garanti: par l'odeur alléchés les moutons vont se ruer sur l'ouvrage... Il y a sans doute là une piste que les marketeurs des maisons d'édition ne manqueront pas d'explorer incessamment. L'auteure autrichienne Elfried Jelinek donne à lire quant à elle des pages de son "Privatroman", intitulé Neid, sur Internet. Alors même que ces pages ne semblent pas destinées à une publication imprimée...
Qu'aurait pensé Henri Miller de tout ça, lui qui fustigeait notre manie de lecture jusque dans les lieux les plus intimes (Lire aux cabinets, éditions Allia) ? Plus sérieusement, la disparition du livre est-elle en jeu dans ces innovations ?

Moi j'aime bien lire les Cahiers aux cabinets...

15.04.2007

La Question humaine - Nicolas Klotz

Nicolas Klotz (réal.) et Elisabeth Perceval (scén.), La Question humaine.


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Qu’est-ce qu’un film « loupé » ? Ou – comme on l’entend parfois, comme on se le dit à un (et même deux ou trois) moment(s) de La Question humaine : « à moitié loupé ». Voire - comme je l’ai entendu dire de Tropical Malady en son temps - « complètement loupé » ? Cet adjectif de « loupé » est très éclairant : on rate son train, mais on loupe sa cible, l’objet de son ambition, qui motive, récapitule, résume l’ensemble des efforts, parfois anciens et têtus, laborieux ou talentueux, encourageants la plupart du temps, énergiques toujours, vers un but. Tir au pigeon ou Jeux olympiques, c’est égal : ça passe ou ça casse, dans le mille ou « loupé ». Mais quand l’athlète, le tireur ou le scénariste « loupe » son ouvrage, le juge tire sa révérence, saluant par là même l’effort, l’essai qui anoblissent son échec, le rendent à une réalité presqu’advenue – « il était si proche du but élevé qu’il s’était donné ». Pialat jugeait ainsi ses films : des moments tendus avec acharnement vers un but – une cible, esthétique, humaine, artistique – inconnus, élevés, mais que d’après lui il loupait immanquablement. Ce qui, à rebours, ne nous semble pas vrai.

Or qu’en est-il de La Question humaine ? Une heure de film et l’adjectif vient à l’esprit. « C’est loupé ». Entre Desplechins (sens de l’histoire, réalisme sublimé par le cinéma) et Assayas (la transe moderne, rave electro pour cadres sup’ sous extas), la tentative de film cherche ses marques, les trouve (un peu de Claire Denis façon Trouble every day) et les reperd aussitôt. L’ambition est juste, les moyens pour s’élever à elle ne manquent pas de style ni de personnalité, mais bientôt la cible, le but s’effacent – ou s’enfoncent, dans une tension obscure et vaguement absconse où Mathieu Amalric se débat avec beaucoup d’honnêteté. Telles ces scènes étranges où le psychologue perd le fil de son rapport au monde, devant les femmes en particulier (et on ne voit vraiment pas ce que Bataille vient faire là-dedans*). Puis ils (la cible, le but) reviennent – à la faveur d’audaces assez inouïes, soliloque tragique et éprouvant de Lou Castel, écran noir, confrontations mi rusées, mi lumineuses des langues qui parcourent cette histoire verticale ; à la faveur aussi de la présence, jamais artificielle, de Michael Lonsdale (ce qui n’est pas peu dire s’agissant de lui, qu’on se souvienne du papy-confitures de Munich face au même Amalric), et de celle, trop rare, de Kalfon-le-bossu. Sur le fond, le propos n’est ni très novateur, ni très élaboré (la technocratie des usines de mort créées par les Nazis, dont serait issue celle des usines tout court dans nos sociétés modernes) ; c’est donc la forme qui importe, c’est-à-dire le cinéma. L’affaire se complique singulièrement à partir de là : La Question humaine prétend jouer des codes et des sens de trois formes : le cinéma, la musique (le quatuor) et la littérature (un livre dont est tiré le film). L’Histoire et le Langage sont en jeu, rien de moins, et non la Beauté – mais la recherche de la Forme, celle des mots, celle des cordes, celle des images (les corps en particulier investissent ce film de manière très énigmatique) est en définitive plus chaotique, plus bousculée et désordonnée que ce qu’elle cherche à atteindre, et qui se conçoit non sans clarté. Ainsi l’écriture proprement filmique de La Question humaine est réussie, y compris les dialogues. Mais à mettre la barre philosophique trop haut, à trop relire Deleuze et Arendt pour tenter de dissoudre leurs propos dans des situations et des images, ce qui aurait pu être un très bon film devient un objet à la fois troublant, intrigant et un peu brumeux, qui préfère le brouillard où se devinent les formes plutôt qu’un espace net où elles devraient apparaître en toute clarté.

La Question humaine
a peur de la clarté.

* Cahiers du cinéma n°623, entretien avec E. Perceval et N. Klotz : "pour ses [celles du personnage principal, incarné par Mathieu Amalric] relations avec les femmes, je me suis par exemple inspirée de certains livres de Georges Bataille". On aimerait savoir lesquels...

01.04.2007

Enquêtes de printemps

C'est le temps des enquêtes : après les réponses de cinq candidats à l'élection présidentielle sur la situation du livre et de la lecture et les projets de chacun des éligibles (A quoi ressemble leur désir de livre ?), le Syndicat National de l'Edition diffuse sur son site une enquête sur la situation de la librairie indépendante (synthèse ici...).

Ajoutons le Livre blanc réalisé à l'initiative du Syndicat National de l'édition, qui recense douze propositions pour modifier et, espérons-le, améliorer le marché du livre et résoudre quelques belles apories suscitées, notamment, par une prise de conscience bien réelle que "quelque chose se passe avec Internet". Quelque chose qui vient perturber l'ordre des choses - pour les éditeurs, pour les libraires et peut-être même, qui sait, pour les lecteurs...

Amazon : pourquoi acheter ailleurs ?

Soyons clair : tous les livres sont disponibles en ligne sur le site du libraire medium_logo-153x32.gifAmazon. Tous les livres y compris les ouvrages qui ne sont plus disponibles (les "épuisés" et leurs variantes) - et bien plus : à moindre coût, grâce au programme MarketPlace qui propose plusieurs vendeurs pour un même article. Amazon pratique des tarifs d'expédition qu'un "petit" weblibraire (et quelle que soit sa taille, au regard du gigantisme de la firme américaine) ne peut proposer sans perdre de l'argent. Le libraire en ligne a considérablement réactivé la notion de libraire de fond, comme on sait (voir à ce sujet Daniel Garcia au sujet de la fameuse "longue traîne")

Récemment, un "petit éditeur" comme on dit - mais grand par l'ambition et la singularité de son catalogue, gage d'une visibilité moindre dans les librairies traditionnelles - me confiait qu'Amazon était le seul libraire à acheter quarante exemplaires de chacune de ses nouveautés. Ce que peu de libraires peuvent aujourd'hui se permettre.

"Et pourtant, ils tournent" : sauf à miser sur l'ignorance d'internautes qui ne connaîtraient pas Amazon.fr, ou sur un choix délibéré de leur part ("Je refuse de me servir dans un supermarché pour le livre, américain de surcroît", ou encore : "il faut soutenir les petits libraires qui osent affronter les géants"), on se demande donc pourquoi d'autres sites de librairie en ligne continuent d'exister au regard de tous les avantages exclusivement fournis par Amazon (et, dans une mesure qu'il faudrait quantifier plus précisément, la FNAC et quelques autres enseignes) : exhaustivité de l'offre, qualité et modicité des conditions et des frais d'expédition. Ceci malgré les esprits chagrins qui ne manqueront pas de vous raconter leurs mésaventures avec l'un de ces très gros sites de vente de livres à distance : colis non reçu, retard injustifié, paquet endommagé, remboursement qui n'a pas lieu, etc.

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Or, et par bonheur, je constate que le site d'une librairie indépendante comme Le Bal des Ardents, à Lyon, attire une clientèle toujours plus nombreuse. Ouvert très récemment, le site semble modeste au regard de la qualité et de la diversité de son offre en magasin (15 000 titres). La librairie ne peut pourtant rivaliser ni du point de vue de l'abondance de l'offre, ni du point de vue des tarifs et délais d'expédition avec les plus gros sites de vente de livres.

En son temps, une étude intéressante menée par une ex-"fnaqueuse"* avait souligné l'importance déterminante du rôle du libraire, qui devait s'affirmer, se réaffirmer plutôt dans les pages d'un site de librairie en ligne: plus-value éditoriale (choix des libraires, etc.), affirmation d'une identité culturelle, intellectuelle jusque dans des choix ergonomiques, graphiques, etc. Il semble que ces aspects soient assez importants pour attirer les lecteurs.

Face à ces succès des "petits" sites, la logique et la statistique achoppent. Et les multiples gadgets qui seront proposés demain sur le site d'Amazon semblent vaguement dérisoires.

Une façon, aussi, de relativiser la face trop hégémonique que d'aucuns donnent à Amazon... Même si la vigilance est nécessaire, dans un marché qui est particulièrement bousculé par les nouveaux outils et les comportements des lecteurs (et par les effets d'annonce), il semble que chacun ait, encore, sa place...

* Pour plus de précisions : robin_max@hotmail.com

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