10.02.2007
Un après-midi de chien - Sydney Lumet
Dog Day Afternoon, Sydney Lumet, 1972![]()
Le film est connu - mais l’est-il pour les bonnes raisons ? Sa renommée de « film social » « de gauche » n’est-elle pas... hors sujet ? Et ne se pourrait-il pas que Sydney Lumet n’ait en rien fait une « fiction de gauche », comme le titraient les Cahiers du cinéma à la sortie du film, mais une parodie de hold-up plus déjantée et tragique qu’il n’y paraît ?
Car de quoi est-il question dans Dog Day afternoon ? De cambrioleurs du dimanche. De deux « bras cassés » (sans parler du troisième, qui s’enfuit trop tôt pour qu’on puisse rire de ses bourdes) aussi inexpérimentés que stupides. De deux crétins naïfs - admirablement campés par Al Pacino et un John Cazale illuminé comme Antonin Artaud. Face à eux, les portraits de flics sont somme toute plus contrastés : il y a le sympa, débraillé et incompétent, et le très méchant, qui rappelle vraiment beaucoup un certain président de l’époque avec sa machoire carrée et une détermination qu’il n’a même pas besoin de formuler. Le tout va vers la tuerie, certes, mais entre-temps vont défiler tous les vilains canards du trottoir new-yorkais de ces années Nixon* : putes décaties et mères indignes, pédés gueulards de la grande époque et blacks afro... en cela le film organise avec humour et énergie une critique « de gauche » d’une société qui voit d’un sale œil tous ces marginaux apparaître tout d’un coup à la télévision - c’est-à-dire au grand jour. Mais Al Pacino aura beau faire, le temps des Robins des bois est révolu, et balancer des dollars aux bras tendus de la foule ne sauvera pas son aventure du désastre.
Entre le fantastique Fury (Fritz Lang) et ses lynchages graves et le dynamisme moite de Spike Lee (Do the right thing), Dog day afternoon est un bon film au rythme parfois irrégulier. Il n’est pas, et c’est heureux, le film « sympa » qu’on veut y voir : cet « après-midi de chien » est bien plus douze heures de la vie - et la mort - de deux idiots. Et peut-être est-ce là sa réussite : ne jamais sacrifier à l’«esprit de gauche» qui aurait mâtiné cette histoire vraie d’une inutile compassion pour ses personnages.
* Le fait-divers dont est inspiré Dog Day Afternoon eut lieu à Brooklyn en 1972, c'est-à-dire sous la présidence de Richard Nixon - même si le film fut tourné en 1974.
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07.02.2007
L'éventail de Lady Windermere - Ernst Lubitsch
Ernst Lubitsch, 1923.
Comme presque tous les films de Lubitsch, L’éventail de Lady Windermere - inédit sur nos écrans - agit comme un anti-dépresseur. Sans jamais renoncer à la profondeur des sentiments qui anime ses personnages, ce film muet, admirablement accompagné au piano par une bande-son originale, est un moment de bonheur comme seul Lubitsch savait les inventer. Réalisé en 1922 d’après la pièce éponyme d’Oscar Wilde, le film offre une qualité et une recherche plastiques étonnantes, une créativité visuelle qui est digne des plus belles réalisations du cinéma à venir. La sophistication du regard est d’un luxe (et d’une discrétion) inouïs. Doit-il évoquer, avec la causticité et l’humour qu’on lui connaît, les médisances de la haute société britannique ? La caméra dans les tribunes d’un champ de courses multiplie les angles, vers ce point d’achoppement obscur, charmant et étrange incarnée par Irene Rich. Doit-il échapper à la lourdeur du mélodrame, et raconter les mesquineries du destin ? Un simple éventail, offert puis oublié sur un divan, suffit à ruiner toutes les bonnes volontés et tous les efforts pour échapper au quiproco - l’autre nom de l’erreur, du mensonge et de la malchance.
En 1923, Lubitsch réalisait-il son film le plus beau, et le plus abouti ? Laissons la réponse aux spécialistes. L’éventail de Lady Windermere n’est pas seulement un événement cinéphilique, il est avant tout une grande mise en scène autour de l’exclusion et de l’ostracisme et un moment de cinéma rare qui procure un grand plaisir. Cette comédie issue du théâtre, portrait acerbe d’une société mesquine et cruelle, laisse aussi une belle place à la peinture de sentiments dont la profondeur étonne. L’amour simple de l’époux, l’intelligence du rival, l’élégance et la noblesse de la mère ruinée - tout s’écroule, mais rien ne meurt qui parvient à dépasser la fausse loi du fatum et de la tragédie. Le talent d’Oscar Wilde n’est certes pas étranger à ce raffinement et cette subtilité ; celui de Lubitsch non plus, qui sut avec génie épanouir la science du geste, du regard, de l’expression, qui n’appartient à nul autre qu’aux acteurs de son film. Sans paroles, mais avec une imagination visuelle peut-être inégalée.
15:00 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : lubitsch, ernest, lady, windermere, cinéma, muet, wilde

