04.12.2006
L'Intouchable - Benoît Jacquot
Le corps de Jeanne
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Au commencement tout est gris, sombre, chaotique : gros plans sans ambages, triste réalité brutale comme les coups durs de la vie, caméra brusque et brouillonne. Pour Jeanne il faut donc partir, quitter toute cette amertume parisienne. Il faut tout lâcher, même ce rôle-titre tant désiré de Brecht, que répète la jeune femme, comédienne de son métier. Partir pour renaître enfin - presqu’au sens propre : retrouver son auteur, ce géniteur exotique, imprévu et inconnu.
Alors c’est l’Inde, bruyante et nombreuse. Aux embouteillages parisiens succèdent ceux de Dehli. Sachons gré à Benoît Jacquot de nous épargner bien des clichés, dans des décors et des situations (cérémonies funèbres et mariage typique) semés d’embûches. L’Inde ne porte pas forcément bonheur au cinéma : Louis Malle (L'Inde fantôme) est loin d’en faire le tour, Renoir (Le Fleuve), quoi qu’"intouchable" à sa manière, a fait plus divertissant... C’est pourtant en Inde que le film se trouve enfin, à l’image de son personnage. Et c’est en Inde que cette "intouchable", frappée de plein fouet par l’aveu tardif de son origine cachée, devra se retrouver - retrouver son père, mais pas seulement : sa peau, son corps. Par-delà les figurations théâtrales et cinématographiques où l’enferme son rôle d’actrice à Paris, Jeanne cherche bien sûr elle-même dans l’étrangeté et la nouveauté (pas si radicales que ça) de cet autre continent. Entre les deux, entre Paris et New-Dehli, il y a le corps de Jeanne, et c’est là sans doute l’intérêt de cette histoire et de son traitement, par un drôle d’oiseau du cinéma français, tantôt académique, tantôt post-moderne. Le diptyque que forme L’intouchable offre un regard à la fois sensuel et intrigué, celui du cinéaste sur l’actrice qu’il a choisi. Isild Le Besco est indéniablement à la hauteur - y compris pas l'élégante discrétion qu’elle oppose à l'affectation agaçante qui rattrape Benoît Jacquot, dans la première partie du film surtout. La bonne idée du film, c’est de faire du corps d’Isild le Besco (très présente) le lien entre deux espaces, deux cultures qui ne semblent pas si éloignées : elle sera partiellement en représentation à New-Dehli après avoir quitté les scènes (de théâtre, de cinéma) qui l’occupent à Paris. Elle éprouvera la même hostilité et la même violence du monde (la froideur de la cousine religieuse, les rues populeuses et saturées de bruits comme à Paris). Et pour cette comédienne aux prises avec ses rôles, les costumes changent mais le reste est "intouchable" - tel ce père entrevu à qui elle n’a plus besoin de parler.
C’est donc son corps qu’elle retrouve à la fin du voyage. Un corps très photogénique, moins par sa plastique que par la mise en scène qu’il suscite, qu'il stimule. L’intouchable c’est le regard d’un metteur en scène qui réfléchit à son acte : montrer un corps d’actrice, qu’est-ce que ça veut dire aujourd’hui au cinéma ? Le résultat est un film qui peine à se trouver mais y parvient avec un certain bonheur, dans un parcours plein de trouvailles intéressantes (la cérémonie des corps brûlés le long du Gange, le tournage de la scène d’amour), et alourdi parfois de ce manque de naturel dont Benoît Jacquot est hélas capable. M.R.
18:40 Publié dans Cinéma | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : renoir, le fleuve, new dehli, benoit, jacquot, gange, isild le besco


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