07.10.2006

La grande bouffe - Marco Ferreri

L'âge d'ormedium_arton7836.jpg

L’âge d’or - un certain âge d’or : 1969, Les damnés. 1973, La grande bouffe. 1975, Salo ou les 120 journées de Sodome. Sainte trinité ? Peut-être, pourquoi pas. Une "Renaissance", forcément italienne mais aussi très française. Trinité à laquelle il convient d’ajouter Tristana ou Le fantôme de la liberté (Buñuel, respectivement 1970 et 1974). N’en déplaise à tous ceux qui voudraient nous faire croire que cet après-68 est enterré et qu’en somme il ne s’est rien passé. Le film de Ferreri, dans cette exceptionnelle réalisation DVD qui rappelle le scandale dont il fit l’objet à sa sortie, existe dans cette fracture de la pensée occidentale - rien de moins - qui creuse et fouille ses propres tabous dans un art de la représentation et de la comédie dont il est important de redire qu’il était profond. Profond, c’est-à-dire que La grande bouffe ce n’est pas du Grand-Guignol ni un pet de travers du cinéma - loin de là ! Si l’art de la comédie, de la farce est poussé à l’extrême de ses possibilités, c’est bien pour nous signaler tout le sérieux (mais tellement fin et subtil et drôle aussi) de cette pantalonnade admirablement filmée.

Quoi dire sur ce film légendaire que n’ait formulé le suave et excellent Jean Douchet dans le supplément de ce DVD ? "Légendaire", c’est-à-dire mal vu et mal jugé la plupart du temps, comme tous ces films cultes qu’on a vus une fois mais dont on ne garde qu’un souvenir vague et finalement convenu. Faites un petit sondage autour de vous : tout le monde a vu La grande bouffe mais personne ne s’en souvient vraiment, ou bien n’en garde qu’une impression de subversion rangée à côté de toutes les autres, dans le tiroir de la commode (elle porte bien son nom, la commode). Laissons donc à Jean Douchet le soin de dire l’essentiel, et bien plus, dans des propos d’une clarté et d’une profondeur dont on aimerait bien être capable... et revenons à la comédie.

Car La grande bouffe est un film d’acteurs. Quatre acteurs d’un culot et d’un courage inouïs (Noiret gros bébé, Piccoli tante refoulée, Mastroianni au sommet de son génie, Tognazzi exact et juste à la folie), quatre plus une : Andréa Ferréol. Là où Visconti peut parfois écraser ses acteurs par la démesure de sa mise en scène et son regard d’artiste total, là où Pasolini (brillant Jean Douchet qui rappelle la parenté de Salo et La grande bouffe) est dépourvu des stars du grand écran, là où Bunuel transforme Le fantôme de la liberté en une (extraordinaire) galerie d’acteurs somme toute fugaces, passagers d’un film qui continue sans eux, Ferreri insiste. Il révèle. Il développe. Il épanouit. Il jouit - de la monstruosité de son propos mais aussi du génie, inégalé ?, dont font preuve les acteurs de cette bouffonnerie grave, profonde, habitée qu’ils assument totalement, jusque dans les poses de leur mort à chacun. Ferreri leur laisse cet espace qui fait de La grande bouffe l’œuvre de ceux qui la font : les acteurs. Plus encore que le cinéaste ce sont ces cinq personnages qui font le film, qui le construisent dans chacune des scènes, qui écrivent leur rire, leur jouissance et leur mort. C’est une vertu de La grande bouffe qui rend cette œuvre encore plus violente : à chaque instant un acteur incarne avec son corps l’"idée" du cinéaste - et n’a pour cela ni l’excuse du théâtre (Bunuel), ni celle du décorum ou de l’Histoire (Visconti), ni celle du texte (Pasolini). A aucun moment ces cinq acteurs ne se replient derrière leur rôle (de modèle ?) mais ils l’habitent au contraire. C’est aussi pour ça qu’il faut revoir La grande bouffe : parce que les corps (dans le sperme caché de Tognazzi devant les larmes d’Andréa Ferréol) refusent de quitter le cinéma. Même dans la mort ?

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