05.10.2006

Funny Games - Michael Haneke

Autriche, année zéro medium_arton7114.jpg

Qu’est-ce que le fascisme ? Et la violence ? Et le meurtre du fort sur le faible ? Et la mort et la souffrance extrêmes infligées par plaisir ? Pasolini avait sa réponse, terrible et d’une pertinence sans doute inégalée, dans son transfert dans l’Italie fasciste du sadisme des 120 journées. Haneke a la sienne dans Funny games, où "son" Autriche bourgeoise, satisfaite de la candeur de ses enfants et de la civilité de ses habitants - par ailleurs bien-portants, sportifs, mélomanes et tellement amicaux avec leurs voisins - se trouve brutalement plongée dans une horreur absolument consciente. Une horreur fomentée par ces mêmes enfants qui furent autrefois candides. Se vengent-ils sur leurs aînés d’une punition jamais reçue (Benny’s video) ? Ou bien ne font-ils que faire payer à ces bourgeois bouffis de confort les fautes passées et jamais avouées ?

Il y a ainsi des moments de l’histoire où le monde se retranche en ses châteaux bien fermés, hors de la vue et de la rumeur du monde : à Salo, à Ravensbruck, ou dans quelques villas confortables des bord du lac, dans cette Autriche où l’histoire n’a pas fini de régler les dettes de son passé. Car tout dans ce film éprouvant, raide comme la justice, exprime la violence associée au pouvoir, qui est une définition possible d’un fascisme né sur ces rives-là, pas très loin de Vienne ou de Berlin...

Funny games est avant tout l’histoire d’une intrusion. Avant l’horreur et les jeux cruels qu’elle va susciter, il y a cette violence silencieuse des deux personnages : ils ne veulent par partir. À l’inverse de cette première règle de savoir-vivre à laquelle chacun de nous doit s’efforcer dès le plus jeune âge, ils ne vont plus du tout respecter l’espace et la liberté d’autrui, mais au contraire les profaner. Cette première violence de Funny games est aussi la plus durable, et peut-être la plus scandaleuse au fond. Leur intrusion c’est bien sûr la nôtre : dans ce film très construit, qui comporte d’emblée la froideur et l’exactitude imparable du système, de l’équation, l’intrusion des tortionnaires est faite devant nos yeux, mais surtout avec notre complicité.
Complicité que nous sommes forcés d’accepter : clins d’œil, interpellations directes au spectateur, Haneke ne prend pas de gants pour nous y contraindre. Ces procédés déroutants posent question : consistent-ils en effet à atténuer la violence du film, à créer une distance et nous rappeler qu’il s’agit d’une fiction ? S’agit-il d’une facilité de la part du cinéaste, qui n’est donc plus seul à porter les monstruosités qu’il met en scène ? La netteté plastique du film, la lenteur de certains plans et l’époustouflante performance des acteurs (l’actrice en particulier, Susanne Lothar) font de Funny games un moment de cinéma rare, intense et profondément troublant. Il n’est certes pas conseillé aux âmes sensibles, mais celles-ci peuvent aussi voir Funny games et réflechir, ensuite, sur leur étrange insensibilité devant des films où la violence est tellement plus facile et acceptable. C’était un des souhaits de Haneke, qui signe là une œuvre de maître. Presque de pédagogue. M.R.

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