03.10.2006

Le Château de l'araignée - Akira Kurosawa

La tête et les jambesmedium_arton8365.jpg

On raconte qu’Orson Welles, lorsqu’il tournait Falstaff, quittait les plateaux et se réfugiait dans les arrière-salles des tavernes espagnoles pour y dévorer à son aise des cochons de lait entiers ; Kurosawa quant à lui ruinait les productions de ses tournages en exigeant la meilleure cuisine pour ses équipes. Les deux maîtres ne partageaient donc pas seulement une passion pour le théâtre de Shakespeare : gourmets et gourmands, les plus célèbres légataires du dramaturge anglais dans la "beauté cinétique" (Kurosawa) avaient en commun des nourritures plus terrestres, que n’aurait sans doute pas reniées le poète... Voilà pour l’anecdote - croustillante... Quant au cinéma, il s’est inspiré à plusieurs reprises, chez Welles et Kurosawa, de la poésie, l’humour et le tragique des grandes pièces de Shakespeare : chez Kurosawa, c’est Le roi Lear pour Ran en 1985, Hamlet pour Les salauds dorment en paix 1960 et Macbeth pour Le château de l’araignée en 1957, dix ans après le film éponyme d’Orson Welles (lire notre critique).

Le château de l’araignée n’a pas la monumentalité des grands films en couleur que réalisera Kurosawa dans les années 1980 (Ran et Kagemusha). Mais, comme ces œuvres à venir, Le château de l’araignée est un film "à costumes" où Kurosawa, après Les sept samouraïs, illustre déjà avec une précision admirable son admiration pour l’éthique des samouraïs. Une éthique et une esthétique que le cinéaste japonais voulait plus proches de l’universel que porteuses d’une identité nippone malmenée par l’histoire (ce qui était objet de débats à l’époque dans son pays). Shakespeare, artiste conciliant, en verra d’autres, mais son "adaptation" dans le cadre sobre et sévère du théâtre nô reste exceptionnelle : par la rigueur du cadre précisément, par le jeu typique mais jamais exotique des acteurs et par un art du cinéma qui transcende les règles d’une dramaturgie "locale" au profit d’un parfait classicisme. En d’autres termes, Le château de l’araignée n’a pas pris une ride et s’impose comme un conte magnifique, étrange, violent et serein, où l’ordre végétal (extraordinaires forêts qui s’animent comme des foules bizarres et inquiétantes) rejoint l’ordre (in)humain et se mêle à lui dans une image stupéfiante où arbres et branchages sont en marche, au sens propre. Dans Rêves, quarante ans plus tard, la forêt reviendra hanter le cinéma de Kurosawa, qui posait un regard d’artiste sur la nature - bonne ou mauvaise, peut-être même indifférente...

Mais dans ce film imposant où l’expression "beauté de l’image" prend tout son sens il est aussi question d’un drame humain. Ambition, folie, remords, tout ça est bien connu... c’est Macbeth, drôle de drame où le naturel et le surnaturel viennent perturber l’ordre des choses terrestres. Rivalités de voisinage ? En quelque sorte, mais pas du genre trivial... Mais surtout, Macbeth par Kurosawa est le drame des femmes : dans un plan aussi discret qu’ironique et malin, on voit deux jambes, celles du seigneur fier de sa mâle ambition de chef qui devra tuer pour le devenir, et une tête, celle de sa femme qui lui dicte sans le paraître le plus sûr chemin pour la victoire... et la mort. La tête et les jambes : réunion conjugale et sarcastique où l’époux, tout souverain qu’il est, n’est pas celui qui décide. C’est elle qui prend les rênes et commande aux destinées sanglantes de la contrée. Elle, que l’on retrouvera toujours fausse et maîtresse d’elle-même aux côtés de son falot d’époux. Elle, qui saura s’éclipser après avoir commandité le meurtre du messager dans une scène extraordinaire où le samouraï est toréador. Elle, Lady Macbeth déjà morte sous son masque nô et qui sombre dans la folie triste, cette folie qu’une autre femme, la Parque du début du drame, avait prévue... M.R.

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